DÉCÈS DE DJ ARAFAT : DERRIÈRE LE MASQUE, LA TRAGÉDIE D'UN ÊTRE HUMAIN BROYÉ PAR LE SYSTÈME

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DÉCÈS DE DJ ARAFAT : DERRIÈRE LE MASQUE, LA TRAGÉDIE D'UN ÊTRE HUMAIN BROYÉ PAR LE SYSTÈME
L'artiste Huon Ange Didier, dit « DJ Arafat », a été enterré en grandes pompes au cimetière de Williamsville après des funérailles nationales au stade Félix Houphouët-Boigny, dignes d'un véritable héros.
Mais au-delà de tout ce que nous racontent ceux qui vantent les mérites et le talent du « DJ », il faut comprendre le rôle idéologique joué par le personnage créé de toutes pièces par Huon Ange Didier dans le maintien d'un système et d'un ordre économique et politique (un personnage qui, d'après de nombreux témoignages, ne correspondait en rien à l'être humain véritable qui se cachait derrière ce masque).
On sait tous qu'il est parti de la rue : quand bien même il venait d'une famille relativement aisée, il s'était très vite retrouvé livré à lui-même et avait dû se démener pour survivre. De là son attachement au monde de la rue et des quartiers précaires, à ceux que l'on nomme pudiquement les « Chinois », les enfants rejetés par le système, vivant en marge de la société, condamnés à vivre au jour le jour et à constamment mettre leur vie en danger pour pouvoir survivre la même couche dont sont souvent issus les jeunes en conflit avec la loi nommés « microbes ». C'est également cette condition sociale qui inspirait ses premières chansons et son langage.
Or, on constate qu'une musique à l'origine destinée aux plus pauvres de la société a été récupérée et appropriée par la bourgeoisie et la classe capitaliste, au point qu'après Yopougon et Abobo, c'est dans les boites de nuit très sélectives de Cocody qu'on entend le plus ses sons. La « mode Arafat » barbe et pantalon déchiré, traditionnellement associés aux fous a également été récupérée par de nombreux jeunes issus de l'élite sociale.
C'est que la musique d'Arafat exprimait justement un thème de mise en valeur du soi, de l'individu, qui fait fi de la société et des conventions sociales pour écraser son entourage afin de réussir par lui-même. Cet idéal, qui correspond à la volonté de survie des tréfonds de la société, correspond également à la logique même du système capitaliste, qui est un idéal de concurrence, de tromperie, d'enrichissement privé et d'égoïsme. En cela, la jeunesse dorée de Cocody et Marcory rejoint, par la veulerie de ses moeurs, les vagabonds d'Anyama et de Derrière Wharf. C'est ainsi que même si on dit que le stade Houphouët lui avait toujours été refusé, Arafat avait l'habitude de jouer à l'hôtel du Golfe ou à l'Ivoire.
La mise en avant du couper-décaler à la sauce Arafat par la grande bourgeoisie et l'industrie musicale était aussi en rapport avec une volonté de faire sortir la politique de la musique. Le couper-décaler est un genre musical qui se distingue justement par son absence de message une absence de message qui a été poussée à son paroxysme avec DJ Arafat et ses chansons qui justement « ne veulent rien dire ». Combien de fois n'entendait-on pas les auditeurs se demander, exaspérés, « Il dit quoi même ? ».
Avant la percée de ce genre, la scène ivoirienne était en revanche bien plus caractérisée par des genres contestataires tels que le zouglou avec Les Salopards, Les Garagistes ou Espoir 2000, ou le reggae, avec Alpha Blondy et Tiken Jah qui (à l'époque) prenaient régulièrement position contre la dictature et les inégalités. Même si là aussi, on a vu des récupérations, notamment avec Magic System, devenu le chantre de l'impérialisme français. Toujours est-il que la promotion de la musique « apolitique » a été de paire avec la mise au pas de la société ivoirienne ces dernières années et l'écrasement de toute contestation sociale digne de ce nom.
Le couper-décaler, c'est aussi l'objectivisation du corps féminin et l'hypersexualisation des danses, qui incitent à la débauche et à la prostitution, à l'argent facile, en lien malheureusement avec une tendance mondiale à cet égard dans l'industrie musicale, qui profite à certaines entreprises peu recommandables.
DJ Arafat était-il conscient du rôle qu'on lui faisait jouer ? Pas trop sûr. Mais ce qui est certain, ce qu'il ressentait certainement un profond mal-être de se voir ainsi instrumentaliser et cadenasser dans des schémas qui le dépassaient. Même en ayant vendu son âme au diable pour pouvoir s'assurer sa notoriété et échapper aux poursuites judiciaires qu'entrainaient ses comportements déplacés, DJ Arafat luttait pour maintenir son individualité face à l'industrie qui le broyait. Ses nombreuses prises de bec avec son manager, ses sorties incontrôlées et souvent intempestives sur les réseaux sociaux, ses sautes d'humeur qui le faisaient parfois annuler un concert du jour au lendemain sans prévenir, malgré les contrats signés, témoignent de cette volonté de rester coute que coute maitre de sa propre destinée.
Nous ne pensons pas que DJ Arafat ait contribué à l'essor de la culture ivoirienne. Au contraire, en aidant le capitalisme à faire table rase de la riche culture musicale qui existait avant lui, il a contribué à faire reculer le développement de la prise de conscience dont nous avons besoin pour agir ensemble pour la construction d'une nouvelle société de justice, de paix et de fraternité. DJ Arafat aurait pu être un grand, il avait le talent pour cela, mais malheureusement il a cédé aux sirènes d'un système inhumain qui l'a déshumanisé en le forçant en portant un masque d'un personnage qui n'était pas lui. DJ Arafat restera à jamais l'incarnation d'une tragédie multidimensionnelle. Sa mort devrait nous encourager à lutter de plus belle contre le système capitaliste qui l'a tué à petit feu.
auteur : ML C

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