A la prison d'Abidjan, le parcours tortueux de Yacou le Chinois

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A la prison d'Abidjan, le parcours tortueux de Yacou le Chinois

(Photo d'archives pour illustrer l'article)

Plongée dans des prisons d'Afrique(5/7). Comment la vie du parrain de la maison d'arrêt d'Abidjan s'entremêleavec les convulsions politiques de la Côte d'Ivoire.
Le 20 février 2016, Facebook et YouTube se faisaient l'écho dela mort de Yacou le Chinois, tué le matin même. Les jours suivants, la presseécrite ivoirienne relayait à son tour l'information. Gravement blessé au poumonlors d'un échange de tirs entre détenus et gardes pénitentiaires dans la courde la prison, il a finalement été achevé d'une balle dans la tête. La énièmemutinerie à laquelle ce dernier vient de participerà la Maison d'arrêt et de correction d'Abidjan (MACA) signe la fin de son règnesur la prison.
Plongée dans des prisons d'Afrique
Le Monde Afrique explore les prisons africaines. En partenariat avec la revue Afrique contemporaine(Agence française de développement, partenaire du Monde Afrique) et le projet de recherche Ecoppaf qui étudie« l'économie de la peine et de la prison » en Afrique, chercheurs etjournalistes plongent dans l'univers carcéral pour nous en raconter lesréalités sociales, économiques et politiques.
Groupe de recherche constituéen 2015, financé par l'Agence nationale de la recherche (2015-2019) etcodirigé par Frédéric Le Marcis (ENS de Lyon, Triangle) et Marie Morelle(Prodig, Université Paris 1-Panthéon Sorbonne), Ecoppaf se place dans unedouble perspective : l'étude du quotidien carcéral et celle des sociétésafricaines.
De Cotonou à Yaoundé, d'Abidjan àDouala en passant par les prisons rurales éthiopiennes, Bénin City au Nigeriaet Ouagadougou, ces sept articles vous feront découvrir, au travers detémoignages inédits, des lieux d'enfermement, des parcours de vie deprisonniers et de gardiens singuliers. Un panorama de la privation de libertéqui permet d'engager la réflexion sur les droits humains, la réforme des Etatsen Afrique et les enjeux de démocratisation qui vont de pair avec la luttecontre les inégalités.
Depuis août 2011, date de laréouverture de la MACA, suite à sa rénovation par l'Etat ivoirien, Yacou leChinois défraye la chronique et les réseaux sociaux. Une vidéo postée sur YouTube le23 janvier 2016 et intitulée « Yacou chinois, toute la vérité sur mapersonne », et qui résonne aujourd'hui comme un testament,totalise un an plus tard plus de 370 000 vues. Yacou le Chinois a été levéritable chef de la prison, le parrain de la MACA. Il a également exercé unefascination certaine dans l'opinion publique ivoirienne et au-delà.
A la tête du« gouvernement » de la prison
En parallèle de l'administrationofficielle, Yacou le Chinois, condamné à vingt ans de prison pour braquage debanques avec violences, dirige littéralement la prison avec l'aide de son « gouvernement ».Ce dernier se compose d'un adjoint et d'une armée d'obligés, ses« éléments ».
Certains sont chargés de maintenirl'ordre, les « requins », d'autres sont responsables soit d'unbâtiment, d'un étage ou d'une cellule. Les agents pénitentiaires en effetn'interviennent pas à l'intérieur des édifices et se contentent au mieux d'uneprésence dans la cour. Les transactions sont également garanties par un« notaire » dans chaque unité. Yacou et ses éléments décident del'attribution des cellules, organisent les divers trafics qui irriguentl'économie informelle de la prison (drogues,téléphones, trafics d'influence), avec la complicité d'acteurs au sein del'administration pénitentiaire comme hors de la prison. Ils revendiquent lemaintien de la bonne moralité des prisonniers en débusquant et condamnant lespratiques homosexuelles, assurent ostensiblement l'entretien d'une armée de « valets » %u2013 détenussans soutiens extérieurs qui assurent l'entretien des locaux (hygiène, corvéed'eau, cuisine). Yacou collecte, via ce « gouvernement », les taxespayées par les détenus pour se voir attribuerune cellule.
La MACA, prison historique d'Abidjan
La MACA a été construite en 1980près de la forêt du Banco proche du quartier de Yopougon à Abidjan. Conçue pourabriter 1 500 détenus, elle en accueille de 3 000 à 5 000, soit lamoitié de la population carcérale ivoirienne, au gré des grâces prononcées pourdésengorger les prisons. Pendant le conflit postélectorale, la MACA a étéouverte et pillée par les FRCI %u2013 Forces Républicaines de Côted'Ivoire %u2013 forces armées soutenant l'actuel président Alassane DramaneOuattara contre l'ancien souverain Laurent Gbagbo. Les détenus libérés ont engrande partie rejoint les FRCI. A l'issue du conflit, la prison estpartiellement rénovée et à nouveau opérationnelle.
Cette double gouvernance de la prisons'observe dans d'autres lieuxde détention sur le continent africain et ce dès la période coloniale. Mais cephénomène est particulièrement développé à la MACA.
Comment comprendreque ce personnage ait suscité un tel engouement médiatique ? Que révèle samort sur l'évolution de la Côte d'Ivoire quelques années après la fin duconflit postélectoral qui a opposé l'ancien président, Laurent Gbagbo, àl'actuel chef de l'Etat, Alassane Ouattara ? Pour tenterde répondre,il faut revenirà la biographie de Yacou le Chinois dans laquelle s'entremêlent grandbanditisme et politiquesur fond de guerre civile.
Homme de main de Wattao
De son vrai nom YacoubaCoulibaly, Yacou le Chinois reçoit son sobriquet en raison de ses yeux légèrementbridés. Condamné à une première peine de prison en 2010 pour vol aggravé,il s'évade rapidement. L'année suivante, il s'engage au plus fort de la crisepostélectorale dans les FRCI, les forces loyales à Alassane Ouattara, l'actuelprésident. Il reprend alors les braquages et les agressions à Abidjan. Il est ànouveau arrêté en 2011, condamné à vingt ans d'emprisonnement, et retourneà la MACA, désormais rénovée. Affecté au bâtiment C, celui des longues peines,et auréolé d'une solide réputation, il devient le chef du« gouvernement » interne de la prison.
C'est aussi grâce à ses liensavec le pouvoirivoirien qu'il parvient à imposerson autorité dans l'établissement. Différentes sources s'accordent pour direqu'il avait pour mission de surveillerles détenus pro-Gbagbo. D'ailleurs, de nombreux meurtres de détenus luiseraient imputés ainsi qu'à ses éléments.
Il est aussi très attaché àWattao, auprès de qui il s'engage en 2011. Wattao, de son vrai nom IssiakaOuattara, est alors un des commandants de zone (com-zone) des FRCI.Sous-officier au début du conflit, il devient chef de guerre puis est nommé àl'issue du conflit commandant de la sécurité des quartiers sud d'Abidjan etchef des opérations du Centrede coordination des décisions opérationnelles (CCDO).
Cette unité d'élite créée par leprésident Ouattara et composée de 750 hommes (issus des forces de police et de l'armée) est placée sous latutelle directe du ministère de l'intérieur qui l'accueille dans ses locaux.Elle a vocation à encadrerla sécurité des sites stratégiques, la lutte contre le grand banditisme et leterrorisme, à garantirle maintien de la sûreté de l'Etat, à assurerune activité de renseignement et à intervenirdans la gestion des catastrophes naturelles. En outre, Wattao est égalementcommandant en second de la garde républicaine. Mais sa réputation estsulfureuse et il est accusé, y compris dans le cadre d'un rapport de l'ONUpublié en avril 2013, d'être l'un des acteurs du non-respect de l'embargosur l'exportation de diamants. Malgré ses amitiés avec le premier ministreGuillaume Soro, il est accusé de malversations et de divers traficsen 2014.
L'El Capo de la maison d'arrêt
En juillet 2014, il estdémis de ses fonctions de commandant de la sécurité d'Abidjan-Sud et de chef duCCDO. Peu avant les élections du 25 octobre 2015, l'Etat ferme une mined'or qu'il possède dans la région de Daloa, prenant ainsi ses distances avec unallié turbulent. Il est envoyé au Marocd'où il revient en juin 2015 avec un diplôme d'état-major marocain et neconserve aujourd'hui que son poste de commandant en second de la garderépublicaine. Yacou le Chinois ne sort pas indemne de la désaffection de sonmentor.
Avant la chute de Wattao, lesrumeurs allaient bon train sur ses liens avec le nouveau pouvoir en place etsur le soutien qu'il recevait directement de ce dernier. Ils lui permettaientde menergrand train en prison et de développerimpunément divers trafics.
LES DÉTENUS RAPPORTENT, PAR EXEMPLE, QU'IL SERAIT ARRIVÉ À YACOU LECHINOIS DE SE RENDREEN BOÎTE DE NUIT DEPUIS LA PRISON AVEC WATTAO...
Les détenusrapportent, par exemple, qu'il serait arrivé à Yacou le Chinois de se rendre enboîte de nuit depuis la prison avec Wattao... Que l'information soit vraie ou pasimporte peu ici ; elle montre bien la protection dont Yacou était censé bénéficier.Il gagne le surnom d'El Capo pour sa mainmise sur la circulation de droguesdans l'établissement et ses nombreuses conquêtes féminines. La capacité deYacou le Chinois à se jouerdes frontières (physiques ou statutaires) témoigne de son pouvoir. Il reçoitdes détenues dans le bâtiment des hommes alors qu'elles n'y ont officiellementpas accès, il entretient financièrement ses « fiancées » alors qu'ilest incarcéré... De surcroît, certaines d'entre elles travaillent comme agents del'administration pénitentiaire de la MACA.
Dans laprison, Yacou le Chinois est en permanence accompagné de ses « bonspetits », éléments dévoués à sa cause et dans une relation declientèle avec lui. Dans le vocabulaire de la prison, les « bonspetits » sont des détenus dans une relation de services auprès d'unprisonnier plus puissant. Ils font la lessive, cuisinent, parfois procurent desservices sexuels contre une garantie de protection, de la nourriture, desproduits d'hygiène. Yacou le Chinois est également suspecté du meurtre de ceuxrefusant de lui prêterallégeance. Ces derniers, condamnés pour atteinte à la sûreté de l'Etat, sontpour la plupart d'anciens supporteurs de Laurent Gbagbo. D'aucuns estiment queYacou était en fait missionné par ses anciens camarades de combat poursurveiller leurs agissements.
Yacou devientgênant
Mais depuisl'arrivée de Yacou le Chinois à la MACA, la nation ivoirienne a changé deparadigme. A la menace ressentie par le pouvoir d'une mobilisation toujourspossible des partisans de Laurent Gbagbo a succédé une politique dereconstruction nationale et de pardon, confirmée par l'orientation donnée ausecond mandat du président Ouattara débuté en octobre 2015, vers uneconsolidation de la paix. L'enjeu d'un meilleur fonctionnement de la justice et de la fin du sentimentd'impunité doit permettred'assurer la stabilité politique du pays alors que les investisseurs étrangerss'intéressent à nouveau à la Côte d'Ivoire. Le souci affiché pour laréconciliation, consolidé par la mise en place d'un ministère de la solidaritéde la cohésion sociale et de l'indemnisation des victimes, est censé rassurerles investisseurs.
Le pouvoirdésire à présent donnerl'image d'un pays apaisé pour conforterl'intérêt dont témoignent bailleurs internationaux et investisseurs privés pourla Côte d'Ivoire. L'image de Yacou le Chinois, qui incarne l'impunité dupouvoir et l'impossible réconciliation, jette le discrédit sur l'Etat ivoirien.Il devient donc gênant, à l'instar de son mentor Wattao.
Si,en 2012, l'administration pénitentiaire ivoirienne avait bien tenté de le faireincarcérer dans une autre prison, au camp pénal de Bouaké, Yacou, à peinetransféré et confiant dans le soutien dont il bénéficiait, avait pu obtenirson retour à la MACA en appelant ses éléments à se mutiner.Soulèvement qui se solda par la mort d'un gardien.
Sa dernièretentative
Le17 décembre 2015, Yacou organise un « travaillement », unedistribution ostentatoire d'argent à ses obligés, au sein de la prison. Cetévénement est retransmis sur YouTube. Les images montrent Yacou le Chinois,entouré de sa suite portant des tee-shirts à son nom et distribuant des billetstout en tenant un téléphone portable dernier cri.
YACOU LE CHINOIS A RÉUSSI À FAIRE PEINDRE UNE FRESQUE SUR L'UN DES MURSDE LA COUR SUR LAQUELLE ON PEUT LIREENCADRÉ PAR DEUX COLOMBES PORTANT UN RAMEAU D'OLIVIER : « YACOU LAPAIX. »
Ce« travaillement » a lieu lors d'un concert organisé par une ONG ausein de la prison et que Yacou s'approprie et transforme en fêted'anniversaire. Le spectacle consacre la fin d'un chantier de peinturedécorative mis en place par l'ONG avec les détenus. Il a réussi à faire peindreune fresque sur l'un des murs de la cour sur laquelle on peut lire encadré pardeux colombes portant un rameau d'olivier : « Yacou lapaix. » Cette action a été précédée par la diffusion d'un message surYouTube, dans lequel il se posait en défenseur de la paix citant Mandela et ens'affichant auprès de détenus pro-Gbagbo faisant son éloge.
A cetteépoque, Yacou le Chinois sait qu'il a perdu ses soutiens au sein du pouvoir.Ainsi, trois jours avant son décès, le 17 février 2016, alors que je luipropose de réaliserun entretien, il refuse de se plierà l'exercice, arguant qu'il a été trop exposé ces derniers temps,qu'il est très sollicité mais qu'il doit faire profil bas.
Suite àl'affaire de l'anniversaire de Yacou, le régisseur est renvoyé et sonremplaçant met en place une politique de non-compromission avec les détenus. Ilne veut pas négocieravec Yacou et espère lui faire accepterun transfert. Sans succès. Le blocage dans la relation de collaboration au coeurde la délégation du gouvernement se traduit également depuis par l'absenced'émissions de bons de sortie vers des centres de santé pour les détenusmalades avec des conséquences fatales pour certains. Quelques jours avant lamort de Yacou le Chinois, la rumeur d'une mutinerie circule encore dans laprison.
Une journée demutinerie
Le20 février 2016, un nouveau détenu entre en conflit avec un gardien, lorsde sa fouille au greffe et se fait battre.De jeunes détenus, qui assistent à la scène depuis la cour centrale, ramassentdes cailloux et les jettent sur les gardiens qui répliquent par des coups defeu. Yacou le Chinois saisit alors l'occasion et sort du bâtiment C armé d'uneKalachnikov et d'une arme de poing.
Dans les récitsde la mutinerie recueillis le lundi suivant l'événement, une grande partie desdétenus, qu'ils aient été parmi ses éléments ou qu'ils aient subi son joug,insistent sur l'image héroïque d'un Yacou affrontant seul les gardiens,lourdement armé et bardé d'amulettes lui assurant l'invulnérabilité.
Il faitd'abord reculerles gardiens vers le greffe avant de retournerdans le bâtiment C. Sur la route,il s'arrête pour toucherle corps d'un détenu tué par les gardiens. Mais selon une règle commune dansl'usage des amulettes d'invincibilité, il ne faut pas toucher le corps d'undéfunt au risque de voir la protection devenirinopérante.
Leséléments de Yacou le Chinois s'engagent également dans la bataille et bientôtun homme tire sur les gardiens depuis le toit du bâtiment B. Yacou ressort etreçoit une balle dans le flanc.
IL EST ABATTU D'UNE BALLE EN PLEINE TÊTE. DANS LE BUT DE DÉSACRALISERCELUI QUI RÉGNA SUR LA PRISON, SON CORPS EST EXPOSÉ TOTALEMENT NU.
Il estrapatrié dans le bâtiment C, puis ses éléments, face à la gravité de sablessure, le déposent au greffe. Là, il est abattu d'une balle en pleine tête.Dans le but de désacraliser celui qui régna sur la prison, son corps est exposétotalement nu. La photode sa dépouille circule abondamment sur les réseaux sociaux.
Après lamutinerie, on compte dix morts parmi les détenus, un parmi les gardiens et unevingtaine de blessés. Il faudra trois jours pour que l'administration organiseenfin le transfert des blessés à l'hôpital. Les survivants sont ensuite envoyésséparément dans diverses prisonsde Côte d'Ivoire. Dans le même temps, la MACA est fouillée, les cellules misesà sac et des armes sont retrouvées (dont cinq Kalachnikov et deux pistolets).Des objets magiques, qui appartiendraient à Yacou le Chinois, sont égalementdéterrés dans la cour près du bâtiment C.
IssiakaOuattara, dit Wattao, après une période de mise à l'écart, a reconquis des espacesde pouvoir dans l'appareil sécuritaire ivoirien. Il a été promu commandant dela garde républicaine à la faveur des mutineries de janvier.
La mort deYacou le Chinois traduit un changement de paradigme dans l'exercice du pouvoirivoirien. Le braqueur devenu soldat des Forces nouvelles a finalement étéimmolé sur l'autel de la réconciliation nationale ivoirienne. Ce sacrificevient rappelerque la prison constitue une formidable chambre d'écho des enjeux qui traversentles sociétés, en Afrique comme ailleurs.
source : lemonde.fr/afrique    |    auteur : Par Frédéric Le Marcis, professeur en anthropologi

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